Nos maisons vivantes, des lieux et des liens

C’est le nettoyage de printemps ! Contrairement aux idées reçues, cette période prend place en amont du solstice du 21 mars. Le soleil fait peu à peu son retour et les journées s’allongent, mais les températures restent basses, ce qui nous force à rester encore bien au chaud. Entre giboulées et autres tempêtes, je voulais partir à la rencontre de nos maisons qui, derrière leur apparente constance, sont aussi vivantes que nous.

La peinture utilisée comme image de couverture de cet article est de Horace Pippin.

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Les lieux que nous habitons nous habitent. Ils parlent de nous et à travers nous. Ils jouent un rôle dans notre épanouissement ou notre état d’esprit. En les nettoyant et en les réorganisant, nous agissons donc très concrètement sur nous-même. Je ne vous parle pas ici de méthodes de rangement comme celle de Marie Kondo, mais d’autres scintillements : avec qui cohabitons-nous ? Qu’il s’agisse des animaux, des minéraux, des aliments, des végétaux, nos lieux de vie cachent parfois des souvenirs, des objets qui ont cette faculté de (nous faire) voyager dans le temps. Certaines madeleines que nous souhaiterions oublier sont savamment cachées dans le grenier ou dans la cave. Nos maisons accueillent aussi ce que nous serons, les livres et récits qui nous feront évoluer ou rêver, des possibilités d’agencements nouveaux et de réflexion.

Dans la mythologie slave, notre lieu de vie héberge un esprit. En français, il porte le nom de « domovoï », du russe домово́й, ce qui signifie lutin, farfadet – dans certains contes, il est « jikhar » (Жихарь). Farceur, il peut prendre l’apparence d’un humain de petite taille, ébouriffé et barbu, ou d’un animal. Il protège le foyer et s’installe généralement là où il fait chaud, près du feu ou du four (et c’est bien malin !). Symbolisé pour certain·es de manière littérale par un feu de braise, il est un gardien mais peut se révéler vengeur lorsqu’il n’est pas honoré ou respecté. Il peut alors à tout moment retourner le feu contre le lieu qui l’abrite et l’incendier, au péril de ses habitant·es. Nocturne, il peut aussi prévenir de possibles dangers en agissant sur les rêves ou sur les objets, qu’il peut déplacer ou casser lorsque son message n’est pas entendu. Avant de partir en voyage, si certains objets sont introuvables, il était de coutume chez les Slaves de s’asseoir quelques instants et d’écouter le message du domovoï qui les avait cachés, offrant quelques conseils pour le voyage à venir.

Maria Primatchenko

Cet esprit est honoré par des offrandes, des nourritures partagées déposées sur un autel, mais aussi de vie et de passion humaine. Il puise dans les liens d’amour, les valeurs portées par la famille, les souvenirs des ancêtres et la sécurité. Ce génie familier, ou « malin », est lié à la maison mais aussi à la lignée qui s’y installe. Il emménage avec ses premiers locataires et les suit de lieu en lieu. À la veille d’un déménagement, il est de coutume de glisser des souliers pour que le domovoï y glisse ses pieds et suive les habitant·es dans leur nouvelle demeure.

Le domovoï n’existe pas seulement dans la mythologie slave. Souvent de petites tailles, à l’âge incertain, il revêt des traits de l’enfance tout comme de la vieillesse. Chez les Scandinaves, le « nisse » ou « tomte » s’apparente au lutin mais n’a pas d’apparence fixe et peut changer de forme. Il protège plus particulièrement les enfants. Au Japon, le « zashiki warashi » (座敷童) est une petite fille ou un petit garçon, iel attire la bonne fortune et doit être élevé·e et aimé·e comme un enfant de la famille, sans excès au risque de le faire fuir.

À Rome, sous l’influence étrusque, il prend l’apparence d’un spectre ou d’un fantôme et se nomme Lares. Il est spécifiquement attaché au lieu et le protège ainsi que ses habitant·es, peu importe leur position sociale. De ce fait, il a été un refuge pour de nombreuses classes inférieures de l’Antiquité,, lorsque le culte religieux était réservé aux privilégié·es, comme l’observe l’historien des religions Georges Dumézil. Il est également gardien de la cité mais ne porte pas le statut de divinité, comme c’est le cas des Pénates. Tous sont liés à Vesta, la déesse du foyer, dont le culte était prépondérant dans la Rome antique et a survécu au christianisme. Dans son temple, à Rome, aucune statue ne la représente mais un feu perpétuel lui est dédié. Le 1er mars, il est rallumé de manière solennelle pour symboliser le début de l’année primitive car il s’agit aussi de la première lune du printemps.

Le Marais, Beya Rebai

En Thaïlande, les « pra phum », ou en langue populaire « chao thi », sont des gardien·nes des champs, des arbres et végétaux ainsi que des maisons. Iels viennent éloigner les « phi », des esprits néfastes qui agissent sur l’environnement. Afin d’héberger ces esprits, des maisons miniatures sont placées devant les habitations ou les champs. Finement aménagés et décorés, ces petits foyers sont quotidiennement agrémentés d’encens, de fleurs et de nourriture. Cette tradition est tellement ancrée qu’elle en serait devenue une obligation avant n’importe quelle construction. Présente depuis l’Antiquité, elle s’est maintenue avec l’influence du bouddhisme. Ces maisons ne peuvent pas être détruites, le génie se retrouvant alors sans logis. Elles sont donc abandonnées ou laissées à un lieu regroupé, des sortes de cimetières de maisons miniatures. Cette tradition est également présente au Vietnam, au Laos et au Cambodge.

Chez les Germaniques, les « kobolds » sont généralement associés au culte des morts et des ancêtres et font partie du petit peuple. Ils s’installent dans un coin de la maison, près de l’aîné·e qui n’est plus capable d’assister aux tâches quotidiennes. Rejetés des maisons par l’arrivée du christianisme rigoriste, ils se sont repliés dans les forêts, les marais et les prairies et seraient la cause de nombreux vols de minerais et autres ressources, comme le cobalt – qui pourrait aussi être lié à l’origine de son nom. En France, ils prennent la forme de « gobelins ». Ils sont cachés dans les grottes creusées dans les falaises et hantent les marais.

Avec le christianisme, la protection des lieux de vie s’est surtout incarnée par la présence de croix et de crucifix au mur. Des autels à l’effigie de la Vierge Marie sont placés aux alentours de la maison et les volets peints en bleu rappellent la couleur virginale. Dans notre imaginaire collectif, les esprits qui habitent nos maisons sont plus souvent issus du monde des morts que du monde de la nature. Les maisons abandonnées ou isolées incarnent ces lieux effrayants qui hébergent des âmes errantes. Si le lien avec le monde des ancêtres est hérité depuis des millénaires, la communication entre ces deux mondes s’est faite de plus en plus distancée. On observe pourtant que la recrudescence des apparitions de la Vierge est liée à l’institutionnalisation des religions monothéistes, et en particulier par des personnes issues de classes défavorisées. Dans Au bonheur des morts, la philosophe belge Vinciane Despret évoque ce lien indépendant avec le surnaturel et y observe une forme de résistance. C’est d’ailleurs les sœurs Margaretta, Kate et Leah Fox qui ont popularisé le spiritisme en développant un moyen de communication qui leur est propre, sans devoir passer par des prêtres, des chamanes ou des médiums.

Vera Pavlova

Le 8 novembre, les Bolivien·nes fêtent les ñatitas que l’on peut traduire par « les nez tronqués ». Iels transportent des crânes de leurs ancêtres dans des petites boîtes qu’iels couvrent de fleurs et parfois même de lunettes de soleil et les amènent à la messe. Iels mêlent ainsi leurs traditions et croyances anciennes à la religion chrétienne qui s’est imposée par la colonisation espagnole. Il s’agit d’ancêtres de leur propre famille mais aussi d’adoption : un crâne peut être accueilli dans la famille et, sans préjugé, considéré comme un membre à part entière. Comme l’évoque l’historienne Juliette Cazes dans Funèbre ! tour du monde des rites qui mènent vers l’autre monde, l’âme que ce crâne abrite n’a pas forcément la même personnalité que de son vivant. Iel devient une entité qui protège et prend soin des habitant·es de la maison qui l’accueille, même si certains désaccords peuvent malgré tout avoir lieu. Iel est placé dans une niche en bois confortable et richement décorée, couvert de présent qui rappellent les plaisirs de la vie : nourriture, feuilles de coca, alcool, cigarettes… parce qu’après tout, on ne peut pas mourir deux fois !

L’isba de Baba Yaga, hybride et indépendante, est une maison au cœur de la forêt qui, de prime abord, incarne le danger. Elle est pourtant un lieu où l’on peut se retrouver, se ressourcer et recevoir de bons conseils. Un espace qui invite à l’indépendance. En contact direct avec la nature environnante et ses habitant·es, c’est un lieu qui semble détaché des problèmes de la vie urbaine mais n’en est pour autant pas dénué. Derrière son apparente simplicité, elle a longtemps été le logis de personnes marginalisées et pauvres, très souvent méprisées du reste de la société. Ces cabanes sont aujourd’hui gage de pureté, de retour aux fondamentaux. Elles sont pourtant devenues des objets de fantasmes et de luxe.

L’accès au logement n’est désormais plus simplement un droit mais un privilège. Selon le 27e rapport de la fondation Abbé Pierre sur l’état du mal-logement en France, en 2022, 4 millions de personnes sont non ou mal logées et 300 000 personnes sans domicile fixe. Plus de 14 millions de personnes sont quant à elles fragilisées par la crise du logement. En Belgique, le nombre de personnes sans-abri a augmenté de 27 % depuis 2020. Il s’agit principalement de personnes marginalisées qui peuvent être atteintes de troubles mentaux sans être encadrées et soignées en conséquence. Il peut aussi s’agir de personnes LGBTQI+ rejetées par leur famille et sans ressource.

Inner Explore, Elizabeth Haidle

En Belgique, les prix de l’immobilier ont augmenté de 28 % en dix ans et de 10 % rien que depuis l’année 2020. De nombreux quartiers populaires sont grignotés et transformés en logements de luxe aux prix inabordables, forçant l’éloignement de populations précarisées qui participent pourtant à leur vie et leur déploiement. Dans son ouvrage La Gentrification des esprits, l’autrice américaine Sarah Schulman évoque ce processus. Elle souligne un phénomène intéressant : lors de la crise du sida, de nombreux appartements de Brooklyn ont été récupérés et transformés en lofts. Ils étaient pourtant la plupart du temps habités par des personnes LGBTQI+ et queer, qui ont contribué à la vie créative de ces quartiers auparavant marginalisés et précarisés. Nombre d’entre elleux étaient artistes et proposaient des formes alternatives de pensée et de vie. Pourtant, lors de l’épidémie, iels ont été complètement abandonné·es du politique et des soins de santé. En effaçant leur vie et, par la même occasion, leur travail et leur approche du monde, c’est aussi un modèle de société plus conventionnel qui s’impose et les limites qui en découlent. Le tout au profit d’une économie spéculative légitimée par celleux qui en profitent concrètement, très souvent en acceptant de payer des prix exorbitants.

Sarah Schulman invite à se questionner sur ce processus. Cette standardisation agit aussi sur notre mental et notre subjectivité. Nous lissons nos manières de penser, de nous habiller, de nous habiter. L’expérience de la beauté, pourtant si personnelle, se trouve cadenassée et codifiée, répétée inlassablement. Nous délaissons les différents êtres qui nous habitent, leur hybridité et leur pluralité, parfois aussi leur altérité. Au même titre que nos apparences se transforment pour répondre à des critères de désirabilité, nous transformons parfois nos maisons en musée pour les réseaux sociaux.

Nos maisons, comme nos corps, sont des biens qui s’héritent et qui tissent des liens ancestraux. Elles sont aussi le reflet d’imaginaires et d’espaces. En nous reliant à l’esprit du lieu que nous habitons, nous nous relions aussi à une part de magique à l’intérieur de nous. C’est une manière de cohabiter autrement. Alors, pour ce nettoyage de printemps, pouvons-nous un peu désordonner nos manières de pensée qui ne nous appartiennent peut-être pas réellement ? Et peut-être nous construire une maison plus colorée, plus vivante, plus vivifiante.

Annya Marttinen

J’écris cet article depuis plusieurs semaines et il prend aujourd’hui un tout autre sens lorsque nous écoutons l’actualité. La guerre qui se joue aujourd’hui entre la Russie et l’Ukraine force de nombreuses personnes à quitter leur maison contre leur volonté. Des lieux de vie, de protection et de partage ainsi que leurs habitant·es sont attaqués et volontairement anéantis. J’adresse à cet instant toutes mes pensées et ma solidarité aux ukrainien·nes. En espérant que leurs domovoïs puissent les accompagner et les protéger tout au long de cette malheureuse expérience.

Merci à Solène Peynot et Antoine Pasqualini pour leur relecture et conseils. N’hésitez pas à me donner vos retours et références auxquelles je gouterai avec plaisir. Et si vous souhaitez soutenir mon projet, partagez-le ! À bientôt !

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Références bibliographiques :

  • Georges Dumézil, La Religion romaine archaïque, 2e édition revue et corrigée, Paris : éditions Payot, 1987, p. 347.
  • Pornpimol Senawong, Les liens qui unissent les Thaïs. Coutumes et culture« , éditions Gope, 2010
  • Sarah Schulman, La gentrification des esprits: témoin d’un imaginaire perdu, éditions B42, 2012.
  • Jean Haudry, Le feu dans la tradition indo-européenne, Archè, Milan, 2016.
  • Juliette Cazes, Funèbre ! tour du monde des rites qui mènent vers l’autre monde, éditions du Trésor, 2020.
  • 27e rapport de la fondation Abbé Pierre sur l’état du mal-logement en France
  • Vinciane Despret, Au bonheur des morts, édition La Découverte, 2015.
  • La Série Documentaire, La mort vivante E03, Faire parler les fantômes, France Culture, 2022.
  • Mona Chollet, Chez soi : une odyssée de l’espace domestique, édition La Découverte / Zones, 2015.

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