Chevaleresses, à la conquête d’un idéal

Août est le huitième mois de l’année, il se déploie en plein cœur de la saison chaude mais marque aussi la fin de la période claire. Nous ne parviendrons peut-être pas à nous mettre d’accord sur la prononciation du « t » final ou s’il faut protéger le « u » du soleil avec un chapeau. Il n’empêche qu’il poursuit l’énergie de l’été, le moment des récoltes, où les fruits mûrissent et le vin coule à flots. Il n’y a pourtant pas que les fruits qui se multiplient, c’est aussi la saison des orages : la météo plus clémente facilite les déclarations de guerre. Je suis donc partie à la rencontre de ces figures combattantes qui conquièrent nos imaginaires depuis plusieurs millénaires.

Je n’ai pas trouvé l’origine exacte de l’illustration de cet article mais il semblerait qu’il s’agisse d’une peinture faisant référence aux principes alchimiques, ici étant représentée la lune.

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Le mois d’août a été nommé en hommage à l’empereur romain Auguste, qui a vécu au VIIIe siècle avant notre ère. Issu d’une ancienne et riche famille de chevaliers, il est le fils adoptif de son grand-oncle maternel Jules César après son assassinat. En Irlande, le pays où la culture celtique s’est faite la plus résistante, c’est le mot « Lúnasa » qui s’est perpetué. Le 1er août, est célébré Lugnásad, un moment de trêve militaire qui honore la paix, l’amitié, l’abondance et la prospérité. C’est une fête qui réunit toutes les couches de la société. Mais c’est aussi une période de jeux, de tournois et de courses qui font écho à la pensée guerrière. Lugnásad porte le nom de Lug, un dieu gaulois que l’on traduit par « le Lumineux » et que l’on surnomme aussi « celui aux multiples arts ». Certain·es y voient l’interprétation de « prêter serment ». Son intervention restaure l’ordre et le droit (un mot qui n’est pas dénué de sens, comme je vous le racontais précédemment), tout en rappelant le soleil et ses cycles, sans lesquels les saisons ne pourraient pas se perpétuer et les récoltes être assurées. Associé au cheval, il est parfois représenté à la tête du chariot solaire mais conduit aussi l’âme des morts vers l’au-delà, vers « la lumière ». Dans la péninsule ibérique, où l’on retrouve de nombreuses traces celtes, il est appelé « le Montagneux » ou « l’Équestre ». Certaines villes prennent d’ailleurs origine dans son nom, comme Lyon en France (que l’on surnomme « la ville lumière »), ainsi que Legnica en Pologne ou Lugano en Suisse, qui prendraient racines dans le mot Lugdunum en latin, à savoir « colline de Lug » ou « forteresse de Lug ». 

Stacey Rozich, Wrong Place, Wrong Time (2019)

Lug et le cheval, associés à l’ordre et à la droiture, font écho aux valeurs que l’on retrouve dans les principes de la chevalerie. D’abord défini comme le simple fait de monter à cheval, le terme se retrouve ensuite assimilé aux combattant·es, inspiré des guerrièr·es germano-franc·ques et des equites romain·es qui servaient l’armée de la République, du Ve au Ier siècle av. J.-C. Instituée en tant qu’ordre au VIe siècle, au commencement des croisades, la chevalerie se perpétue jusqu’au XIIIe siècle, à la mise en place du système militaire que nous connaissons aujourd’hui. Encadrée par un ensemble de codes de conduite et d’idéal, elle ne sera véritablement formalisée qu’au Xe siècle. Elle s’accompagne d’une dévotion pieuse, des règles qui reflètent alors les bases de la chrétienté qui installe au même moment son autorité sur toute l’Europe et hors de ses frontières. 

Les chevalier·esses, en prêtant serment de fidélité et d’assistance, se battent pour l’honneur de leur patrie. Iels forment ainsi les normes de la féodalité et de la vassalité que nous associons désormais au Moyen Âge. C’est aussi un moyen d’expier ses péchés : le départ en croisade permet ainsi à nombre d’entre elleux de se libérer de leur corps (auquel est assimilée l’idée même de péché) pour gagner le Paradis. Une mission-suicide qui est honorée a posteriori par le statut de martyr·e mais aussi de sauveur·euse. Parce qu’il s’agit de sauver Jérusalem, « la ville sainte », mais aussi (et bien plus souvent) les femmes. Ces nombreux voyages assurent ainsi la diffusion d’une pensée, soutenue et alimentée par l’Église chrétienne. Cette campagne de communication est illustrée par une abondante littérature dont les « chansons de geste », des épopées qui, sous forme de poèmes chantés, célèbrent ces hauts faits. Ce rôle de diffusion est tenu par les troubadours / trobairitz et les trouver·esses, en langue d’oc et langue d’oï. Ce sont des musicien·nes qui « trouvent » la bonne phrase, le bon ton, qui savent improviser. Iels se basent sur une structure très précise qui leur permet ensuite de broder l’histoire, comme en témoigne le mot « rhapsodie » du grec ancien rhapsôidía, qui signifie « coudre les chants les uns avec les autres ». D’après David Abram, ces tapisseries orales répondent donc à certaines formules verbales qui sont répétées et retransmises, comme on peut l’entendre avec le rap actuellement. Dans ces récits, les femmes sont idéalisées, « normalisées » voire simplifiées. Engluées dans l’amour courtois, un art de vivre qui s’accompagne de certaines doctrines et de règles – qu’on qualifie aujourd’hui par le mot gentleman –, elles ne trouvent modèle que dans la passivité, incarnée par la figure de la princesse et/ou de la vierge effarouchée. C’est ainsi que s’épanouit la figure du chevalier venant aux secours des femmes impuissantes.

Vikki Chu

Si les troubadours et trobairitz appartiennent à une classe plus aisée, et donc s’adressent principalement à la cour, rien ne nous indique que ces règles étaient diffusées partout et réellement pratiquées. De nombreuses preuves attestent que les chevaleresses ont elles aussi existé, comme le souligne Sophie Cassagnes-Brouquet dans Chevaleresses : une chevalerie au féminin. Une présence qui reste volontairement tue. Les traces de ces récits sont rares car ils étaient gardés et copiés par des figures religieuses qui cultivent et nourrissent à cette époque une certaine peur du féminin. L’idée que des femmes puissent combattre au nom de l’Église est donc considérée comme honteuse. Un grand nombre d’entre elles furent découvertes après leur mort, au moment de retirer leur armure après les combats, et en particulier pendant les croisades. Une observation que les Sarrasins ont pris soin d’appuyer pour humilier les chrétien·nes.

Les principes de la chevalerie sont la loyauté, la générosité, le dévouement, le courage et la courtoisie, comme le raconte la fameuse légende du roi Arthur. Ce roi breton aurait assuré la défense des peuples celtes dans les îles britanniques et de Bretagne armoricaine contre les Germain·es, au VIe ou VIIe siècle. Sur ses ordres, une table ronde aurait été construite pour réunir ses meilleurs chevaliers formant le grand récit des « chevaliers de la table ronde ». Cette légende, contée pour la première fois par l’auteur normand Wace dans Roman de Brut (1155), pourrait être tout à fait imaginaire. Elle rappelle la Cène du Christ et de ses disciplines. Un siège resterait d’ailleurs vacant en souvenir de Judas. C’est celui où peut s’asseoir le meilleur chevalier, celui au cœur le plus pur et qui aurait conquis le Graal. Ce dernier fait l’objet d’une véritable quête spirituelle pour les Celtes, au même titre que la pierre philosophale. Résultat d’un principe alchimique, cette pierre magique permettrait de changer les métaux vils en métaux précieux, mais aussi de guérir les maladies et d’assurer la vie éternelle. Le Graal fait quant à lui référence à la coupe, du latin médiéval cratella, « vase », « calice ». Une fois découvert, il révèle une nourriture miraculeuse qui se renouvelle chaque jour. Si ces quêtes auraient motivé les chevaliers du roi Arthur, elles n’en sont pas moins actuelles lorsque nous prêtons attention à la plupart de nos recherches, matérielles et scientifiques. Désir d’abondance et de richesse, de bonne santé et vie éternelle forment aussi le socle de notre monde moderne, alimenté par le capitalisme, au prix de nombreuses luttes. 

Vera Pavlova

On a longtemps raconté que les guerres sont nées avec la sédentarité. L’humain·e se serait donc activé·e à étendre son territoire et à le défendre. Mais la révolution dite néolithique est lente, jalonnée de nombreux événements et d’étapes qui restent soumises à interprétation. L’invention de l’épée, en 1700 av. J.-C., souligne un véritable basculement : comme l’explique la préhistorienne, archéologue et historienne Anne Lehoërff, elle assure un seul usage, celui d’attaquer, contrairement à la hache ou à la pointe de flèche. Elle témoigne alors de la mobilisation d’une énergie, d’un savoir et d’une économie pour créer et maîtriser cet objet offensif, symbole de pouvoir, et la figure du guerrier qui le détient. Elle marque aussi la naissance d’un trafic qui s’étend bien au-delà des frontières d’un simple clan. En plus des artisan·es spécialisé·es, l’utilisation de cuir et de l’étain justifie la mise en place d’un système d’extraction minière et esclavagiste. L’extension de l’Empire romain au Moyen-Orient n’y est pas tout à fait étrangère. Pour Théodore Monod, l’humain·e, jusqu’alors soumis·e à la nature, devient agresseur·euse. Avec l’agriculture, mais aussi l’extraction minière, iel transforme peu à peu le milieu pour le dominer jusqu’à le dérégler. 

Le chevalier ou la chevaleresse assure au ou à la dirigeant·e, quel que soit son genre, la souveraineté de son territoire. Rois et reines deviennent ainsi chef·fe de l’armée. Pourtant, au XIVe siècle, la loi salique est instaurée et interdit aux femmes de régner. Elle est inspirée d’une loi mise en place par les Francs dits « saliens », aux alentours du VIe siècle, qui a pour vocation de mettre fin à la vengeance privée mais aussi d’agir contre les violences faites aux femmes. À chaque crime ou agression sexuelle, une somme d’argent y est déterminée (une amende en quelque sorte) et devait être remise en échange à la victime. Une valeur qui change, bien évidemment, en fonction de son statut et de sa famille. Ce texte assez ancien, inspiré du droit romain, est passé entre de nombreuses mains et a été adapté en fonction des époques. Une de ces versions fait mention d’une interdiction aux femmes de régner. D’après Éliane Viennot, elle est réapparue (ou a été volontairement ressortie) à un moment-clé, celui de l’invention de l’imprimerie. Son ancienneté a permis d’appuyer une forme de légitimité et son impression a assuré sa diffusion à grande échelle. Cette loi s’est perpétuée tout au long de la Renaissance jusqu’à récemment en Europe.

Daria Hlazatova

Et c’est pourtant à cette même époque que se joue la grande réapparition des mythes antiques. Bien que les femmes se retrouvent peu à peu interdites, de nombreuses divinités associées à la guerre aux visages féminins se voient glorifiées dans des peintures et des récits épiques. Parmi elles, Athéna (ou Minerve chez les Romain·es), possède les attributs de la sagesse, de la stratégie militaire, des artisan·es, des artistes et des enseignant·es. Sa stupéfiante naissance, en ouvrant le crâne de son père Zeus, souligne son intelligence aiguisée. Une même figure que l’on retrouve chez les Celtes avec Brigit, déesse des arts, de la guerre, de la magie et de la médecine. Ces figures guerrières dépassent bien évidemment les frontières de l’Occident : Ishtar, chez les Assyrien·nes et les Babylonien·nes, est une déesse de l’amour mais aussi de la guerre, elle régit la vie et la mort. Sekhmet, en Égypte ancienne, est une déesse à tête de lionne. Kali, dans l’hindouisme, est une déesse de la transformation et de la destruction. Itzpapalotl (« Papillon à griffes ») est, dans la mythologie aztèque, une déesse redoutable qui vit au Paradis, le lieu où les humain·es ont été créé·es. Ces figures sont toutes associées au combat et sont prépondérantes dans les panthéons cités. Helhest (« cheval des enfers »), dans le folklore dannois, est un cheval à trois jambes que monte Hel, la déesse de la mort. Entendre son pas présage que la fin est proche. Méduse, gorgone dont les yeux pétrifient n’importe quel·le humain·e qui croise son regard, donne naissance par son sang à sa mort à un cheval ailé, le célèbre Pégase. 

Chez les Gaulois·es, Épona connaît une popularité sans pareil puisqu’elle accompagne les soldats sur les champs de bataille. Elle est donc tout particulièrement bien diffusée, jusqu’à Rome où elle est célébrée le 18 décembre. Epos signifie en gaulois « cheval », Épona devient donc « Grande jument ». Déesse de la fertilité et de la fécondité, elle est illustrée accompagnée de deux chevaux, d’une patère et d’une corne d’abondance. Ses lieux de culte se trouvent alors dans des écuries, des carrefours ou des relais de poste. Elle est aussi associée à Rhiannon, Rigant-ona, la « Grande Reine », Etain ou Macha chez les Celtes. Elle préside au cycle de la vie. À Beltane, en mai, certains mythes racontent que la déesse-cheval envoie sur les humain·es un grand flot d’énergie bouillonnante et les rend aussi fort·es que des étalons. Mais elle détient aussi les clés qui ouvrent les portes du monde des profondeurs et de l’autre monde : c’est à Samhain qu’elle porte les âmes de l’autre côté pour qu’elles puissent se renouveler. C’est donc une gardienne des voyages ici et au-delà, qui dépassent les frontières et mènent aussi loin que ses sabots peuvent aller, comme c’est le cas de Lug.

Carson Ellis

Si le cheval est si souvent associé à la mort, un fer à cheval suspendu sur ou au-dessus d’une porte permet de l’éviter. Sa forme en croissant de lune et sa matière, le fer, étaient réputées comme protectrices du mal. Ils portent sept trous, chiffre magique qui est d’ailleurs associé à la carte du chariot dans les arcanes majeures du tarot de Marseille. Cette carte représente deux chevaux qui tirent un chariot, un appareillage qui s’adresse aux plus modestes. Elle est symbole de mouvement, de vitalité, d’énergie et de voyage. Le maréchal ferrant est tout au long du Moyen-Âge et après, un artisan très reconnu. Il ferrait les chevaux mais assurait aussi le rôle de vétérinaire. Maréchal signifie « le serviteur chargé du soin des chevaux », un rôle d’intendance qui en 1627 devient la plus haute distinction militaire française avant d’en faire les chefs suprêmes de l’armée. Pour satisfaire les besoins, l’élevage sélectif et les croisements opérés par l’humain·e ont influencé la capacité d’adaptation des chevaux à l’environnement. On dénombre aujourd’hui plus de 397 espèces, parmi lesquels les chevaux de trait et les chevaux de selle eux-mêmes sélectionnés selon les batailles, les courses, les chasses, le travail ou les voyages. Il reste cependant le compagnon des classes nobles, l’âne et le mulet étant réservé aux classes populaires. Malgré ces distinctions, c’est une relation quasi adelphe qui unit l’humain·e au cheval, en témoigne leurs membres (nez, jambes, bouche) nommés comme ceux du corps humain, ce qui est tout à fait exceptionnel pour un animal domestique. Sociables et tactiles, les chevaux usent d’un langage corporel particulièrement développé et d’une communication intuitive très vive.  

Pour Annick de Souzenelle, l’ordre des chevaliers apprenait à l’homme à monter son propre cheval, à en prendre les rênes, afin d’en faire un serviteur. Le cheval revêt alors une symbolique sexuelle. Les jambes, l’animal, obéissent à une libido consciente, contrôlée et orientée vers sa « juste » réalisation. On raconte d’ailleurs qu’un cheval qui s’élance sans le contrôle d’un cavalier peut galoper sans jamais parvenir à s’arrêter. En faisant corps avec lui, l’écuyer peut dompter mais aussi accueillir cette force inconsciente. S’il la refuse et qu’il reste uniquement dans le mental, il serait comme dépourvu de jambes et de toute possibilité de s’accomplir. Cette alliance profonde s’incarne avec la figure mythologique du centaure, auquel on prête des comportements brutaux, violents notamment à l’égard des femmes. Les centauresses ont bien existé dans les imaginaires mais le parallèle reste rare. Jusqu’au XIVe siècle, les femmes nobles montent à califourchon, généralement à dos de palefroi, un cheval de promenade, de parade ou de cérémonie. Dès le XIIe siècle, leur épanouissement sexuel se voit peu à peu refréné et la position est jugée risquée pour leur virginité. Elles se retrouvent ainsi à fermer les cuisses et montent en amazone. Pour cela, une sambue est créée, un système instable et dangereux qui les force à marcher au pas. C’est au XVIe siècle qu’Anne de Luxembourg puis Catherine de Médicis mettent en place une selle spéciale qui leur permet de sécuriser leurs déplacements tout en pouvant montrer leur plus beaux atours.

Kailash Raj Hridaya

La figure des amazones, qui est généralement présentée comme un modèle de société matriarcale, a souvent servi de preuve, dès la Renaissance, pour justifier que les femmes ont, elles aussi, combattu et méritent les mêmes droits que les hommes. Les historien·nes estiment qu’elles ont existé  en Iran, au VIIe siècle avant notre ère. En vieux perse, hamazan signifie « combattre en équipe », mais le terme fait encore débat. Farouches guerrières, elles deviennent les figures qu’il faut vaincre pour attester de sa grandeur, quitte à déformer la réalité comme ce fut le cas d’Alexandre le Grand. Mais la guerre serait un métier d’homme, tout comme la force et la domination sont considérées comme des éléments masculins. C’est un espace de puissance, de pouvoir de vie ou de mort. Lorsque les femmes et personnes minorisées s’en emparent, iels font face à de nombreuses critiques. Militer vient du mot latin militare, « être soldat·e ». Au nom d’un idéal, l’égalité de droit, nombre d’entre elleux prennent donc les armes, qu’il s’agisse d’une plume ou de leur propre corps. C’est ce qui motive de nombreuses romancières et essayistes féministes à déterrer des figures historiques pour repenser (et panser) l’histoire. Parmi elles, la reine-guerrière amazighe Kahina, les Onna-bugeisha japonaises ou encore la très célèbre Jeanne d’Arc. Cette dernière sert d’ailleurs régulièrement de symbole pour les nationalistes français qui n’ont pourtant pas un discours très flatteur à l’égard des femmes. Certaines inversent même nos cadres de pensée, comme c’est le cas de Monique Wittig dans Les Guérillères. Entièrement écrit au féminin, elle décrit la vie, les rites et les légendes d’une communauté de femmes guerrières. 

Si ces récits permettent de retrouver de la force et de déconstruire nos stéréotypes, elles glorifient pourtant une certaine forme de violence — qui est encore trop souvent le dernier moyen possible pour être entendu·es et respecté·es par les minorités ou les activistes écologistes. De la même manière, les chevaleresses font état d’une guerre religieuse qui a imposé de nombreuses conversions forcées et légitimé la colonisation. La plupart des fêtes nationales s’illustrent de défilés militaires qui ont pour vocation d’éveiller la peur et la menace. D’après Paul Shepard, il faut garder nos distances par rapport aux conventions de l’histoire, même lorsqu’il s’agit de déterrer ces récits du passé, parce que l’idée même d’histoire est une invention occidentale. Elle se base sur le rejet de l’habitat naturel et conçoit le passé en termes de biographies et de nations, glorifie l’ambition des hommes et en perpétue le souvenir. Une question qu’Ursula Le Guin se pose dans Le Fourre-tout de la fiction, une hypothèse en 1986 et que j’évoquais dans un précédent article : et si nos récits racontaient moins de conflits, de violence et d’agression, et davantage ce qui a véritablement occupé nos ancêtres, c’est-à-dire semer, récolter et partager, est-ce que le monde serait différent ? La figure du héros et de l’héroïne ne nourrit-elle pas un idéal profondément cynique, celui de « prendre pouvoir sur », qu’il s’agisse d’humain·e ou même de la nature ? Avons-nous à ce point besoin et envie d’entendre nos cœurs battre face à la possibilité d’un effondrement ?

Jillian Tamaki

Nous parlons encore trop souvent de « sauver la planète » alors qu’il faudra bien accepter que c’est avant tout l’humain·e que nous cherchons à sauver. Une question qui invite peut-être à repenser la – véritable – place que nous prenons, à l’intérieur d’un environnement où nous cohabitons, de manière collective et non pas individuelle. Redevenir l’animal que nous sommes, fait de symbiose, d’échange, de coexistence et d’hybridité, comme la relation que nous avons construite avec les chevaux. Parce que ces univers fictionnels nous imprègnent dès l’enfance, tout comme les chevaliers et les princesses peuplent nos imaginaires. Elles nourrissent une dualité qui, entre ombre et lumière, ne cesse de s’opposer dans un mode de récit nourri de drames et de caricatures. Dans un espace de pensée multiple, nous faisons face à ce qui ne nous laisse pas tranquille, ce qui déroute, éveille, stimule. Nous quittons aussi les dogmes qui imposent une fidélité à des normes stériles. Rencontrer ces contradictions apparentes, pour reprendre les mots d’Eduardo Viveiros de Castro, c’est aussi les affronter. Et donner jour à des colères fertiles, vivantes et vivifiantes.

Merci à Solène Peynot et Antoine Pasqualini pour leur relecture et conseils. Merci aussi à Myriam Pruvot et Yseult Gay qui ont nourrit ma réflexion. N’hésitez pas à m’écrire vos retours et références. Et si vous souhaitez soutenir mon projet, partagez-le ! À bientôt !

Si vous souhaitez poursuivre le sujet, je vous conseille aussi Les Dames du lac de Marion Zimmer Bradley. L’autrice conte les aventures de la fée Viviane et de la fée Morgane, druidesses et cavalières hors pair qui ont accompagné le roi Arthur en alliance avec Merlin. Un rôle que Disney a malheureusement complètement effacé et qui contribue à faire oublier ces modèles aux jeunes filles.

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Références bibliographiques :

  • Sophie Cassagnes-Brouquet, Chevaleresses : une chevalerie au féminin (2013)
  • Monique Closson, La Femme et le Cheval du XIIème au XVIème siècles (1992)
  • Éliane Viennot, La France, les femmes et le pouvoir (2006)
  • Kathleen Wilson-Chevalier et Éliane Viennot, Royaume de fémynie : pouvoirs, contraintes, espaces de liberté des femmes de la Renaissance à la Fronde (1999). 
  • Annick de Souzenelle, Le Symbolisme du corps humain (1984)
  • Monique Wittig, Les Guérillères (1969)
  • Marion Zimmer Bradley, Les Dames du lac (1982)
  • Philip et Stéphanie Carr-Gomm, L’oracle des druides : comment s’inspirer des animaux sacrés de la tradition celtique (2017)
  • Eduardo Viveiros de Castro, Politique des multiplicités : Pierre Clastres face à l’État (2019)
  • Ursula Le Guin, Le Fourre-tout de la fiction, une hypothèse (1986)
  • Collectif, Libérer la colère (éd. Remue Ménage, 2018)
  • France Culture, Le Cours de l’histoire, série  « Des braves ! Les figures du guerrier » (septembre 2020)

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