Petites pluies : consoler l’insolation

Lors du passage de l’hiver au printemps, les nuages se mettent à remuer, imposant de lourdes averses et un vent insolent. Nous appelons cette période les giboulées de mars. Un moment qui nous force à rester encore un peu blotti pour trier, ranger, organiser avant de semer.

→ Cet article a été publié une première fois sur Karoo.

Le mot giboulée est d’origine mystérieuse mais on le situerait au Berry, en France, où la langue d’Oï (« secouer ») et l’Occitant (« grésiller ») se sont rencontrées. C’est aussi dans le Berry que les pratiques sorcières ont été très observées, comme en témoigne l’œuvre de George Sand (dont je vous parlais dans mon précédent article, à propos de la briolée aux bœufs) et de la chercheuse Jeanne Favret Saada, autrice de Les mots, la mort, les sorts (1977). Cette dernière évoque l’importance du sensible, de la communication dans les pratiques magiques, et de l’émotionnel. L’idée me plaît car j’ai souvent le sentiment que les phénomènes météorologiques se comparent aisément aux émotions et ont des choses à nous enseigner sur les expériences humaines ‒ tout comme ils influencent nos humeurs.

La Belgique est une zone humide qui nous habitue à ces changements et variations constantes. Ces dernières années, c’est d’ailleurs devenu pour beaucoup un motif d’inquiétude pour l’avenir, bien que nous ne soyons pas les plus touché·es pour le moment. Lorsque le réchauffement climatique est imaginé sur le long terme, c’est à travers la montée des eaux et l’avancement des déserts que les pronostics semblent conduire. Inondées ou asséchées, les terres et les corps devront s’ajuster et trouver de nouvelles manières d’interagir avec leur environnement. 

Le désert nous apparaît comme une zone aride, hostile voire mortelle. Qu’il s’agisse des animaux ou des plantes, la vie semble s’y faire difficilement un chemin. Les dunes ensablées, soumises au vent qui y façonne des vagues immobiles, dessinent un paysage lisse, laissant au soleil seul la magie d’y apposer ses couleurs. L’expression « la traversée du désert  » évoque quant à elle les migrations humaines mais aussi une période difficile dans la vie d’un·e individu, faisant face à un échec ou une difficulté d’ordre personnel. 

Dans le Pays des petites pluies, l’autrice et poétesse Mary Austin (1868-1934), l’une des premières représentantes du nature writing aux États-Unis, explore et célèbre les déserts, dans toutes leurs richesses et leurs complexités. D’une plume magnifique, elle évoque les formidables stratégies développées par les plantes et la faune pour survivre dans cet environnement extrême. Qu’il s’agisse de se couvrir d’un duvet protecteur ou d’étendre leurs racines surpuissantes, l’ajustement et la transformation est indispensable pour faire face à un environnement qui nous y contraint. Le désert force à l’introspection, faisant du minimum une ressource vitale. 

L’autrice et psychanalyste Clarissa Pinkola Estès, dans son ouvrage Femmes qui courent avec les loups, évoque ces mêmes contraintes auxquelles les femmes doivent faire face dans nos sociétés. Forcées à se déployer dans un espace restreint, souterrain, en marge de la société, elles développent des stratégies de survie, ne laissant que peu de place à l’épanouissement, qu’il soit social ou artistique. D’après Virginia Woolf, c’est l’absence de lieux bien à elles pour travailler et créer qui n’a pas permis à leurs plumes de s’exercer librement et sereinement. Aujourd’hui encore, les femmes luttent pour se faire une place sous le soleil. 

Il est intéressant d’observer que le mot dépression, en météorologie, évoque le passage du haut vers le bas, et rappelle le cheminement des sources vers l’océan. Bien que considéré comme étant le mal du siècle, le mot perd de plus en plus en popularité pour laisser place au burn out, littéralement « brûler du dedans vers le dehors ». Lorsque l’aridité s’étend davantage, elle rend les sources de plus en plus hors d’atteinte. L’eau est aujourd’hui considérée comme l’une des ressources les plus précieuses pour l’avenir, une marchandise comme une autre, investie et exploitée aux détriments de populations défavorisées.

© Gaelle Loth

L’eau est très souvent associée symboliquement aux émotions. Pourtant, les larmes sont encore considérées comme un aveu de faiblesse, voire un signe d’échec. Elles n’ont la possibilité de s’inscrire que dans un cadre très précis, comme le deuil ou dans l’intimité. Émotions et travail ne font d’ailleurs bon ménage que si elles servent un dessein plus productif. Dans Happycratie, Eva Illouz & Edgar Cabanas évoquent d’ailleurs l’utilisation des techniques de développement personnel pour les mettre au service du capitalisme. Qu’il s’agisse de la pleine conscience, de la méditation, les médecines douces semblent entrer dans cette gestion cadrée pour mieux la renforcer, au profit d’une autre forme d’immunité.

Les émotions se logent dans notre ventre avant d’arriver à notre conscience. Elles fluctuent et transitent au cœur de ce cerveau primordial. Dans Le charme discret de l’intestin, la médecin allemande Giulia Enders explore ce merveilleux organe qui, à l’aube des temps ou de notre vie, nous a permis de nous développer intellectuellement. Méconnu, méprisé, cette curieuse marmite est pourtant garante de notre santé physique et mentale. D’après l’autrice, la dépression, le diabète, les maladies de peau se développent lorsque l’intestin est en déséquilibre. Les émotions, lorsqu’elles sont contenues, sont comme une eau stagnante. 

Le mot hystérie vient de « utérus », « matrice », et était considérée comme une maladie typiquement féminine. Elle est décrite comme étant un état d’agitation bruyant, une extrême sensibilité menant parfois à la perte de connaissance. On sait aujourd’hui que l’apparition du mot est à replacer dans un contexte particulier : la plupart des femmes diagnostiquées comme étant hystériques résistait au système qu’on leur imposait, soit de manière active en militant en faveur du féminisme, soit de manière indirecte en se refusant inconsciemment aux événements (les autrices Barbara Ehrenreich et Deirdre English en parlent dans Fragiles ou contagieuses : le pouvoir médical et le corps des femmes (1973 / Cambourakis, 2016). La musicienne Joanna Hevda (dont je présentais le travail dans l’article Enchanteresses et désorceleuses) évoque d’ailleurs la dépression comme étant un véritable outil de résistance sociale.  

© Tina Berning

Si nos humeurs sont si souvent maussades et notre cœur triste, aujourd’hui, ce n’est pas inutile ni insensé. Les larmes éteignent les incendies intérieurs, forcent la sortie du dedans vers le dehors, et pansent les plaies. Elles aident à trier, organiser, observer pour mieux réparer. Elles sont, elles aussi, ces petites pluies qui nourrissent nos propres racines, ce que nous sommes et qui nous poussent à tendre vers ce dont nous avons besoin. Comme Alice, elles aident à traverser des serrures pour trouver d’autres chemins vers une transformation de nous-même mais aussi, et surtout de la société.

Les émotions sont un flux en circulation permanente. Le soleil, lui aussi, est en mouvement circulaire. De la même manière que nous fêtons l’été et le retour du soleil, il est donc précieux d’écouter ces périodes sombres. L’alliance des deux forme des moments fertiles, riches et plein de ressources, comme de créativité. Je souhaitais donc fêter ces petites pluies, ces secousses et grésillements intérieurs, afin que nos corps, comme la terre, puissent être nourris et purifiés, nos cœurs préparés pour accueillir le soleil. Le tout en musique avec les cinq musiciennes que je vous partage à présent.


D’origine Songhaï par sa mère et Kel Tamajeq par son père (population Amazighs que nous connaissons en Occident sous le nom de Touareg et Berbères à tort car ils discriminent ces individu·es), c’est à Tombouctou, au Mali, que Khaira Arby grandit et s’initie à la musique avant de rejoindre une troupe artistique de Gao, au cœur du désert. Malgré les nombreux découragements de son mari (duquel elle divorcera) et de son père, elle poursuit sa carrière musicale pour devenir la première femme malienne à chanter sous son propre nom. Moulaye, son premier album, sort au format cassette dans les années 90, au moment où la rébellion Kel Tamajeq a bel et bien commencé. Ses textes, politiques, sont écrits dans les langues de la région (le songhaï, le tamachek, le bambara et l’arabe) et sa voix puissante clame l’indépendance des femmes tout en veillant à leur épanouissement personnel. Surnommée le « rossignol de Tombouctou », elle a beaucoup milité pour la paix dans la région qui souffre encore de nombreuses instabilités, tissant des liens forts entre les différentes communautés jusqu’à son décès en 2018. Une immense dame et une voix grésillante de force !

C’est une autre traversée du désert mais cette fois musicale, avec Susan Christie. Elle commence la musique aux côtés de son compagnon John Hill au sein du projet The Highlanders, à l’affiche de nombreux festivals folk dans les années 1960, avant de sortir un premier single I Love Onions. Forte de ce succès, qui ne lui ressemble finalement que très peu (sa voix épuisée en témoigne d’ailleurs), elle sort en 1970 Paint a Lady, son premier disque solo. Il est pourtant rejeté par sa maison de disque ABC-Paramount, jugé non-commercialisable, et elle abandonne la musique pour se lancer dans une carrière de chanteuse de publicité et s’occuper de ses enfants. Il faudra attendre les années 2000, lors de la sortie en CD du disque grâce au label Finders Keepers Records et la magie d’internet, pour que cet ovni musical (pourtant bien ancré dans son époque) refasse surface avant sa réédition officielle en 2018. Son seul concert en solo aura lieu le 23 juin 2007 à l’occasion du Lost Ladies of Folk organisé par Jane Weaver et Andy Votel au Queen Elizabeth Hall de Londres. Fort de son éclectisme et baigné dans un univers folklorique et légendaire, Paint a Lady est pourtant une vraie pépite.

Elle annonce la mort du soleil. Formée aux beaux-arts en peinture et en dessin au San Francisco Art Institute, c’est à sa rencontre avec Sierra Casady (CocoRosie) que l’artiste new-yorkaise Matteah Baim crée le groupe de soft metal Metallic Falcons. Elles sortent un premier disque en 2006, Desert Donuts, sur le label Touch and Go Records. Trois albums solo suivront, Death of the Sun (2007), avec la participation de Jana Hunter et Devendra Banhart, Laughing Boy (2009) et Falling Theater (2014). Fantomatiques, ces trois disques entremêlent mélodies sombres et brillantes, aux atmosphères ensorcelantes et cinématographiques. Un espace brumeux où il fait bon de se perdre encore un peu. 

C’est en suivant le cours des rivières que la compositrice Josin, de son vrai nom Arabella Rauch, compose la plupart de ses morceaux. Née dans une famille de musicien·nes, d’une mère coréenne et d’un père allemand, tous deux chanteur·euses d’opéra, elle commence la musique au piano avant de se lancer dans une carrière de graphiste et de comptable (le mariage peut sembler surprenant !). Elle sort son premier disque en 2019, In The Blank Space. Sa voix, grave et tourmentée, y rencontre des sonorités vaporeuses et électroniques. Depuis la Norvège, où elle vit désormais, elle s’immerge au cœur de la nature où la rencontre de la grandeur de ces espaces naturels et les moyens limités l’amènent à se déployer dans toutes ses émotions ce qui donne à entendre la puissance et la fluctuation de ces environnements

Musicienne et productrice mexicano-norvégienne, Carmen Villain a déjà trois albums à son actif. Composés à la fois d’instruments acoustiques et d’atmosphères électroniques, ils emmènent dans un brouillard subtil et éthéré de sons. L’EP Perlita (2021), nommé en hommage à sa grand-mère qui vit à Puebla au Mexique, est sorti à l’occasion de la série Sketch for Winter du label Geographic North. Bercé de voix floues dans un espace calme et flottant, l’EP retrace tout doucement la sortie de l’hiver pour laisser place à l’apparition de la vie dans un espace jusqu’à présent désolé. Accompagné par Johanna Scheie Orellana à la flûte, les vibrations enneigées de ce superbe disque invitent à suspendre le temps quelques instants, dans cette période d’entre deux, pour rêver autant que s’éveiller.

J’étais l’invitée de l’émission « Midi Express : Divagations » de Leslie Doumerc et Flora Six du 30 avril 2021 pour parler de cet article. Retrouvez le podcast ici.

Un grand merci à Karoo de m’avoir offert un terreau si riche pour planter mes pensées, une impulsion précieuse qui a donné lieu à des réflexions nourrissantes. Cet espace d’écriture me permet aujourd’hui de lancer le projet que vous avez sous les yeux. Vous pouvez me suivre sur Facebook et Instagram et vous abonner à ma newsletter si vous désirez recevoir mes articles directement dans votre boîte mail.

Références de l’article :

Mary Austin, Le Pays des petites pluies (1903)
Jeanne Favret Saada, Les mots, la mort, les sorts (1977)
Clarissa Pinkola Estès, Femmes qui courent avec les loups (1989)
Virginia Woolf, Une pièce bien à soi (1929)
Eva Illouz & Edgar Cabanas, Happycratie (2018)
Giulia Enders, Le charme discret de l’intestin (2014)
Barbara Ehrenreich & Deirdre English, Fragiles ou contagieuses : le pouvoir médical et le corps des femmes (1973 / Cambourakis, 2016)

Et la playlist créée spécialement sur cette thématique :

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